La Première Guerre mondiale, un tournant dans l’histoire de l’Afrique

Des tirailleurs marocains dans les rues d'Amiens en 1914. Photo : AFP

NEWSROOM (ADV) – HISTORIA – Dimanche 11 novembre 2018, la France commémore le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale. Le pays a invité tous les pays impliqués dans le conflit, dont plusieurs Etats africains. Grâce aux archives de l’UNESCO, l’agence de presse African Daily Voice (ADV) vous propose une rétrospective sur cette période.

L’Empire colonial qu’était la France de l’époque a massivement fait appel à ses colonies dans son effort de guerre. Et le continent a aussi été le théâtre de violents combats.

La grande guerre marqua dans l’histoire de l’Afrique un tournant qui, pour n’être pas aussi spectaculaire que le deuxième conflit mondial, n’en était pas moins important à maints égards. Elle a notamment redessiné la carte de l’Afrique telle qu’elle se présente à peu près aujourd’hui.

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La Première Guerre mondiale fut avant tout un conflit entre puissances européennes auquel l’Afrique se trouva mêlée, directement et indirectement, du fait qu’à l’ouverture des hostilités elle était dans sa majeure partie placée sous la domination des belligérants. Si elles n’eurent qu’une influence marginale sur le cours de la guerre, les campagnes qui se déroulèrent sur le sol africain eurent d’importantes répercussions sur le continent. Plus d’un million de soldats africains participèrent à ces campagnes ou aux opérations militaires en Europe. Plus nombreux encore furent les hommes, auxquels s’ajoutèrent des femmes et des enfants, recrutés, souvent de force, pour servir de porteurs et suppléer aux moyens dont dispose traditionnellement l’intendance pour ravitailler les armées, comme la route, le rail ou les animaux de charge. Plus de 150 000 soldats et porteurs ont perdu la vie au cours du conflit. Le nombre des blessés ou des mutilés fut encore plus élevé. À la fin des hostilités, tous les pays d’Afrique, à l’exception des petits territoires espagnols demeurés neutres, s’étaient trouvés formellement engagés dans l’un ou l’autre camp.

Même les derniers États indépendants du continent — Liberia, Éthiopie et Darfour —furent impliqués. Le Libéria se rangea aux côtés des Alliés lorsque les États-Unis d’Amérique entrèrent en guerre en 1917. Le jeune empereur pro-musulman d’Éthiopie, LijIyasu, proclama l’allégeance de son pays à la Turquie, faisant craindre aux Alliés qu’il n’inspirât chez les musulmans de la Corne de l’Afrique un djihad, alors même que les forces de Sayyid Muḥammad Abdille Ḥasan posaient des problèmes aux Anglais. Des troupes britanniques, françaises et italiennes marchèrent sur Berbera, Djibouti et Massawa ; mais leur intervention se révéla inutile, car des nobles chrétiens, indisposés par la politique de l’empereur, le renversèrent en septembre 1916. De même, le sultan ˓Ali Dinar du Darfour, nominalement tributaire du Soudan anglo-égyptien, mais en réalité indépendant, répandit l’appel turc en faveur du djihad; il attaqua le Tchad français, menaça Borno (Nigéria septentrional), occupé par les Anglais, et essaya de provoquer une rébellion au Kordofan (Soudan). Ce ne fut qu’en février 1916 qu’il fut battu et tué au combat. Le Darfour fut alors intégré au Soudan.

Qu’ils aient participé directement ou non aux combats, les territoires africains subirent presque tous les contrecoups de l’exclusion des Allemands du commerce africain, de la pénurie de produits d’importation causée par l’insuffisance des tonnages disponibles, ou au contraire, des accroissements soudains de la demande de ressources stratégiques.

Nombre d’ouvrages ont été consacrés aux campagnes des Européens en Afrique au cours de la Première Guerre mondiale ainsi qu’au partage ultérieur des territoires allemands par les puissances alliées victorieuses — dernier épisode des luttes pour la conquête de l’Afrique; mais on s’est beaucoup moins intéressé aux répercussions de la guerre sur les Africains et sur les structures administratives qui leur avaient été nouvellement imposées par les conquérants européens. Comment ces fragiles structures ont-elles résisté à l’exode du personnel administratif européen, au spectacle du conquérant blanc aux prises avec le conquérant blanc, aux ponctions en hommes et en matériel imposées à des Africains nouvellement soumis et aux révoltes qui éclatèrent un peu partout pendant la guerre, sinon toujours directement ou même indirectement à cause d’elle? Quelles furent les conséquences sociales, politiques et économiques de la participation africaine au conflit européen? C’est à ces grandes questions que le présent chapitre tentera principalement de répondre. Cependant, il est indispensable de donner une brève relation des campagnes militaires si l’on veut bien comprendre les répercussions de la guerre sur l’Afrique.

Les empires coloniaux d’Afrique en 1914. Photo : encyclopédie BS

La guerre sur le sol africain

Pour l’Afrique, la conséquence immédiate de la déclaration de guerre en Europe fut l’invasion des colonies allemandes par les Alliés. Aucun des deux belligérants ne s’était préparé au conflit au sud du Sahara. En fait, on espéra même un court instant que la région pourrait être épargnée. Le gouverneur du Togo, Doering, proposa à ses voisins de la Gold Coast (actuel Ghana) britannique et du Dahomey (actuel Bénin) français de neutraliser le Togo pour ne pas donner aux Africains le spectacle de Blancs se disputant entre eux. En Afrique-Orientale allemande (actuelle Tanzanie), le gouverneur, le Dr Schnee, était résolu à éviter les hostilités de façon à pouvoir poursuivre son énergique programme de développement; quand les Britanniques bombardèrent Dar es-Salaam peu après la déclaration de guerre, il souscrivit à l’idée d’une trêve de courte durée, destinée à neutraliser l’Afrique-Orientale allemande. Certains milieux espéraient même que les dispositions du traité de Berlin (1885) relatives à la neutralité du bassin conventionnel du Congo permettraient d’éviter la guerre à l’Afrique de l’Est et du Centre.

Cependant, le courant en faveur d’une extension du conflit africain aux possessions allemandes devait l’emporter. Pour l’Angleterre, qui possédait la maîtrise des mers, la stratégie définie en 1919 par le Committee for Imperial Defence (Comité pour la défense de l’Empire) prévoyait de porter la guerre dans les colonies de l’ennemi. Pour conserver cette suprématie navale, elle devait mettre hors d’usage le système de communication et les principaux ports de l’Allemagne en Afrique. Quant aux Alliés, une victoire pouvait leur permettre de se partager les possessions allemandes à titre de butin de guerre. Cette considération joua certainement un grand rôle dans la décision du commandant général des Forces d’Afrique du Sud, le général Louis Botha et du ministre de la Défense, J. C. Smuts, face à l’opposition ouverte des Afrikaners intransigeants, d’engager les forces sud-africaines aux côtés des Alliés et d’envahir le Sud-Ouest africain allemand (actuelle Namibie), puis de participer plus tard à la campagne d’Afrique orientale. Non seulement Botha et Smutz voyaient dans le Sud-Ouest africain une cinquième province possible, mais ils espéraient qu’en contribuant à une victoire des Britanniques dans l’Est africain une partie du territoire allemand conquis pourrait être offerte aux Portugais en échange de la baie de Delagoa, port naturel du Transvaal vers l’Afrique du Sud. En Grande-Bretagne, on pensait que la perspective pour l’Afrique du Sud d’entrer en possession du Sud-Ouest africain serait le gage de son intervention et de son loyalisme. Pour les Français, l’invasion du Cameroun devait leur permettre de récupérer le territoire cédé à contrecœur à l’Allemagne en 1911 au lendemain de l’incident d’Agadir. Même la Belgique, qui avait immédiatement invoqué la neutralité perpétuelle du Congo (actuel Zaïre) garantie par l’article X du traité de Berlin, s’empressa, sitôt sa propre neutralité violée par les Allemands, d’envahir elle aussi des territoires allemands en Afrique, dans l’espoir qu’un succès lui conférerait un atout dans le règlement de paix final.

Les colonies allemandes n’étaient pas faciles à défendre du fait de la suprématie navale des Alliés et de la très grande infériorité numérique des troupes coloniales qui y étaient stationnées. Les Allemands avaient espéré, au début, que la victoire rapide qu’ils escomptaient en Europe éviterait la participation directe des colonies tout en leur permettant de réaliser leur ambition d’une Mittelafrika reliant le Cameroun et l’Afrique orientale, et ruinant une fois pour toutes le vieux dessein britannique d’un axe Le Cap-Le Caire ; mais dès qu’il apparut nettement qu’une victoire rapide était impossible, les Allemands comprirent que des campagnes prolongées en Afrique immobiliseraient des troupes coloniales alliées qui auraient pu être envoyées sur le front européen. Cette situation fut brillamment exploitée par von Lettow-Vorbeck, qui, à la tête des troupes allemandes d’Afrique orientale, combattit des Alliés — un moment dix fois supérieurs en nombre — pendant la durée de la guerre.

Les campagnes d’Afrique peuvent se diviser en deux phases distinctes. Au cours de la première — qui ne dura que quelques semaines —, les Alliés cherchèrent à détruire la capacité offensive de l’Allemagne et à neutraliser ses ports africains. Ainsi, Lomé au Togo, Douala au Cameroun, Swakopmund et Lüderitz Bay dans le Sud-ouest africain furent occupés peu après l’ouverture des hostilités. En Afrique-Orientale allemande, les croiseurs britanniques bombardèrent Dar es-Salaam et Tanga en août, et, bien que ces deux ports n’aient été pris que plus tard, ils ne purent désormais être utilisés par les navires de guerre allemands. En Égypte, lors de l’entrée en guerre de la Turquie aux côtés de l’Allemagne, les Britanniques renforcèrent les défenses du canal de Suez et repoussèrent une expédition turque en février 1915. Par la suite, l’Égypte fut la principale base anglaise pour les opérations contre la Turquie et ses provinces moyen-orientales, et devint le pivot de la puissance britannique en Afrique et au Moyen-Orient pour les trois décennies à venir.

Cette première phase de la guerre en Afrique revêtit une importance capitale du point de vue de la stratégie globale. La deuxième phase, à l’exception des opérations contre l’Empire turc lancées à partir de l’Égypte, n’eut qu’un effet marginal sur l’issue du conflit mondial. Néanmoins, les Alliés étaient résolus à conquérir les colonies allemandes, tant pour éviter qu’elles ne servent de bases à la subversion de leurs propres colonies (où leur autorité était souvent mal assise) que pour les partager entre eux dans l’éventualité d’une victoire totale. C’est pourquoi, dès qu’il eut réprimé la révolte des Afrikaners — qui avait bénéficié de l’appui des Allemands du Sud-Ouest africain —, le gouvernement sud-africain entreprit une conquête du territoire qu’il mit six mois à mener à son terme. Cette campagne fut la seule à laquelle des troupes africaines ne participèrent pas; en effet, les généraux de l’Union hésitaient à armer les populations africaines. Les Allemands, qui avaient réprimé avec brutalité les soulèvements des Herero et des Nama, n’y étaient guère enclins non plus.

La longue campagne du Cameroun fut menée en grande partie par des troupes africaines. En dépit de leur supériorité numérique, les Alliés — Français, Britanniques et Belges — mirent plus de quinze mois à conquérir le territoire. Conscient qu’il ne pouvait espérer l’emporter en Afrique orientale sur des forces numériquement dix fois supérieures aux siennes, von Lettow-Vorbeck décida d’immobiliser l’ennemi le plus longtemps possible en ayant recours à la guérilla. Il resta invaincu jusqu’à la fin des hostilités, conduisant sa colonne de soldats en haillons à travers l’Afrique-Orientale portugaise (actuel Mozambique) pour parvenir enfin en Rhodésie du Nord (actuelle Zambie), où l’atteignit l’annonce de l’armistice en Europe Quelque 160 000 soldats alliés — et c’est là une estimation prudente — auraient été opposés à von Lettow-Vorbeck, dont les effectifs ne dépassèrent à aucun moment 15 000 hommes. Comme au Cameroun, les troupes africaines jouèrent un rôle décisif des deux côtés, faisant souvent preuve d’une grande bravoure et se révélant bien meilleurs combattants que les soldats sud-africains blancs, qui furent décimés par la maladie. Certains jours, la ration du fantassin nigérian se composait, en tout et pour tout, d’une demi-livre de riz. Les porteurs payèrent un tribut particulièrement lourd: au moins 45 000 d’entre eux auraient succombé à la maladie au cours de la campagne.

© Bur-csa – A.H / DP-RC / African Daily Voice (ADV) – Ce texte provient de l’Histoire générale de l’Afrique, Volume VII, Éditions UNESCO, 1987-2000