Ceuta et Melilla, ces deux villes marocaines toujours sous occupation espagnole

Dès 1961, soutenu par de nombreux pays arabes ainsi que par l’URSS, le Maroc a également porté ses revendications concernant les villes de Ceuta et Melilla devant l’assemblée générale de l’ONU. Photo : African Daily Voice (ADV)

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NEWSROOM (ADV) – Méconnues des Espagnols eux-mêmes, Ceuta et Melilla sont deux villes et enclaves à cheval sur la ligne de « fracture » Nord-Sud. Vestiges d’un empire colonial révolu, elles subissent une pression migratoire très forte.

Les enclaves occupés par l’Espagne de Ceuta et Melilla, situées sur la côte méditerranéenne du Maroc, forment les seules frontières terrestres euro-africaines.

À la fin du Moyen-âge nous apprend Yves Zurlo dans son essai « Ceuta et Melilla : Villes espagnoles ou dernières colonies en Afrique ? », les monarchies espagnole et portugaise cherchent à achever le grand mouvement de conquête de la péninsule Ibérique musulmane. Dès 1415, les Portugais occupent la ville de Ceuta, située sur la rive sud du détroit de Gibraltar, à 12 kilomètres environ de la province de Cadiz ; en 1492, les « Rois » d’Espagne, Ferdinand II d’Aragon et Isabelle de Castille, prennent Grenade, mettant ainsi fin au dernier royaume musulman d’Al Andalus, puis prolongent leur avancée sur la côte nord de l’Afrique pour y installer des postes militaires. C’est ainsi que la place de Melilla est conquise en 1497.

Ces postes militaires, appelés fronteras, s’échelonnent alors le long des côtes méditerranéennes de l’Afrique du Nord jusqu’à l’actuelle Libye. La vie y est précaire. Ils sont revendiqués en permanence par les tribus voisines et dépendent entièrement de l’approvisionnement en provenance d’Espagne.

En 1580, Ceuta devient espagnole mais, bientôt, la plupart des fronteras, oubliées des Espagnols, seront perdues ou échangées. À la fin du XVIIIe siècle, l’Espagne ne possède plus que les villes de Ceuta et Melilla, ainsi que quelques rochers, « los peñones », situés le long de la côte marocaine. En 1808, l’Espagne est confrontée à de graves problèmes de ravitaillement dans sa lutte contre la France. Elle envisage même de céder Ceuta, Melilla et les îles espagnoles d’Afrique du Nord au Maroc contre des vivres Ces possessions sont alors utilisées par les gouvernements espagnols successifs qui y installent des bagnes; celui de Ceuta ne sera définitivement fermé qu’en 1912.

Selon Zurlo, au début du XXe siècle, l’Espagne, qui a perdu ses dernières colonies en 1898, cherche à « redorer son blason » d’ancienne puissance et tourne son regard vers le Maroc, encore indépendant mais très affaibli. En 1906, la Conférence d’Algésiras réunit les puissances européennes pour donner le LA au Protectorat franco-espagnol sur le Maroc.

Avec l’instauration du Protectorat, une population musulmane en provenance du nord du Maroc fait son entrée dans la ville. C’est cette communauté musulmane qui croît le plus actuellement, représentant quasiment 55 % de la population totale des deux villes (78,000 habitants pour Ceuta et 72,000 pour Melilla).

Dans les années 1980, l’accroissement plus rapide de la population musulmane (essentiellement dû à un fort taux de natalité) ainsi que la mise aux normes européennes de certaines lois espagnoles relatives à l’immigration ont créé des discriminations à l’encontre des musulmans. Après plusieurs années d’affrontement politique, le gouvernement central, qui accorda alors la nationalité espagnole à ces musulmans, lança le concept de convivencia – ou cohabitation harmonieuse – qui devait régir la vie en commun dans les villes de Ceuta et Melilla.

Il semble toutefois pense Zurlo, que la cohabitation ne soit pas aussi harmonieuse que le proclament les autorités locales, alors que persistent de profondes inégalités concernant, notamment, l’accès au logement, à la culture ou à l’éducation.

Les revendications légitimes du Maroc

En 1956, au moment de l’indépendance du Maroc, l’Espagne refuse de quitter les deux enclaves de Ceuta et Melilla ainsi que les peñones de la côte méditerranéenne. Rapidement, Rabat s’est donné pour objectif de récupérer tous les territoires qui forment l’espace géographique marocain : la zone sud du Protectorat (Tarfaya) en 1958, la colonie espagnole d’Ifni en 1969, la zone militaire sous emprise espagnol de Saguia El Hamra en 1973, puis la région sous occupation espagnol du Rio de Oro en 1975 ont ainsi été les cibles de revendications avant de rentrer dans le giron marocain.

Dès 1961, soutenu par de nombreux pays arabes ainsi que par l’URSS, le Maroc a également porté ses revendications concernant les villes de Ceuta et Melilla devant l’assemblée générale de l’ONU.

Zurlo parle d’un paroxysme de tension entre le Maroc et l’Espagne en juillet 2002, lors de la plus grave crise bilatérale vécue depuis des décennies. Le Maroc décide de réintégrer l’îlot d’El Perejil (petit rocher inhabité situé à l’ouest de Ceuta), provoquant la riposte, dix jours plus tard, des forces spéciales espagnoles qui le réoccupent. Cet épisode nécessita ensuite l’intervention de la diplomatie américaine pour trouver une issue rapide à la crise.

Face à ces incessantes revendications, la population de Ceuta et de Melilla s’est longtemps sentie abandonnée par Madrid qui avait plutôt tendance à ménager Rabat. Toujours selon Zurlo, c’est la raison pour laquelle les chefs de gouvernement qui se sont succédé à Madrid ont soigneusement évité tout voyage officiel dans les deux villes.

Le roi Juan Carlos a rompu cette loi non écrite en 2007 en effectuant dans les deux villes une visite d’État, au cours de laquelle il a affirmé sa volonté politique d’ancrer définitivement Ceuta et Melilla dans le territoire national, même au prix d’une intervention militaire.

L’Europe a pied en Afrique ?

L’adhésion de l’Espagne aux accords de Schengen en 1991 a eu des conséquences pour les deux villes autonomes, puisque l’Espagne s’est trouvée dotée, dans ce cadre, d’une frontière extérieure européenne.

Zurlo constate que le fossé économique qui se creuse entre l’Europe et l’Afrique, a incité dès la fin des années 1990, des populations africaines à venir s’installer clandestinement à Ceuta ou à Melilla pour y travailler ou essayer de gagner la péninsule.

On estime actuellement à environ 200,000 le nombre de clandestins en majorité sub-saharien qui, chaque année, tentent de pénétrer dans l’une des deux enclaves.

La double enceinte grillagée qui entoure les enclaves a ainsi été rehaussée à 6 mètres dès 1995, puis un système sophistiqué de surveillance par radar et caméras à infrarouge a été installé le long du détroit de Gibraltar ; il est opérationnel depuis 2002.

Les migrants sub-saharien ont, malgré tout, continué de s’entasser à proximité des deux enclaves, dans l’attente d’une opportunité pour franchir la frontière. C’est ce qui s’est produit en septembre et octobre 2005 : avec des échelles de fortune, des flots de clandestins ont tenté d’escalader le double grillage, plusieurs centaines de personnes réussissant à pénétrer dans les enclaves. Ces assauts de tous les dangers ont fait une quinzaine de victimes tombées sous les balles des garde-frontières à Ceuta et à Melilla.

Les travaux de recherche de l’agrégé d’espagnol et docteur en lettres, Mr Yves Zurlo, sont une base sérieuse et crédible pour comprendre toute la complexité de la relation entre l’Afrique et l’Europe. Celle-ci trouve son paradoxe dans la crise autour de l’occupation des deux villes et la gestion des flux migratoire.

Treize ans après les événements meurtriers de Ceuta et Melilla de 2005, ces villes continuent d’être le théâtre de violations permanentes des droits fondamentaux des personnes en migration, en particulier d’origine subsaharienne. Une zone où les membres des forces de l’ordre espagnoles semblent bénéficier d’une impunité dans la mise en œuvre pratique des politiques de lutte contre les migrations irrégulières.

Il semblerait que Madrid continue de tourner le dos au droit inaliénable des africains de jouir de leur terre librement et sans discontinuité. Entre temps, l’Union Européenne maintient le statu-quo sur la question de l’occupation des deux villes.

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